La scène artistique iranienne de Martha Kirszenbaum

Neil Beloufa @ Pejman

Nous avons discuté avec Martha Kirszenbaum, curator (conservateur) basée à Los Angeles. De retour de Téhéran, elle nous raconte son Iran artistique.

Persiennes : Bonjour Martha, quel est précisément ton métier ?

Martha Kirszenbaum : Je suis curator et je vis à Los Angeles depuis 2014 où je travaille comme conservateur au Fahrenheit, un espace artistique et une résidence d’artistes à Dowtnown LA. J’ai grandi à Paris et déménagé à New York il y a 10 ans où j’ai obtenu mon Master à l’université de Columbia. Ensuite j’ai travaillé au département « Media et Performance » au MoMA, puis 2 ans au New Museum. Je suis revenue à Paris en 2010 pour être curator indépendante, j’ai développé de nombreux différents projets en Europe et aux Etats-Unis. C’est une exposition sur le réalisateur Kenneth Anger qui m’a fait revenir à Los Angeles à la fin de l’année 2013, et je suis littéralement tombée amoureuse de la Cité des Anges dont l’énergie incessante est vitale. Alors je me suis installée là bas où j’ai travaillé comme directrice de Fahrenheit, en collaboration avec la fondation culturelle FLAX. Dans le même temps, je me suis intéressée à l’écriture et collaboré notamment à Flash Art, CURA et Kaleidoscope, à la photographie avec mon Leica, au DJing et à la danse, avec une passion pour la musique du moyen orient.

Martha_Selfie_Shiraz

Martha_Selfie_Shiraz

P : Tu participes à un « Voyage Culturel » avec deux autres collaboratrices et amies. Peux-tu nous en dire plus ? Quel est le programme ?

MK : J’ai été invitée  à l’ouverture d’une nouvelle galerie d’art contemporain à Téhéran, la Fondation Pejman. La première exposition est l’œuvre d’un artiste brillant, et accessoirement un ami, le franco-algérien Neil Beloufa. L’idée de la fondation Pejman c’est d’inviter différents conservateurs internationaux à Téhéran pour organiser une série de discussions et de projections avec eux afin d’ouvrir la scène iranienne aux étrangers et promouvoir les échanges d’idées et de pratiques.

La fondation avait également convié mon amie et collègue Myriam Ben Salah, une conservatrice tunisienne basée à Paris et qui travaille au Palais de Tokyo, ainsi que mon autre amie l’italienne Cloe Perronne de la Fondation Memmo à Rome et à New York. Deux autres conservateurs ont pris part à l’aventure, le hollando-marocain Hicham Khalidi de la Fondation Lafayette, et Leonie Radine du Ludwig Museum de Cologne. Le programme était vraiment incroyable car Téhéran est une ville intense et déconcertante, avec sa propre réalité et on a réussi à en tirer le meilleur parti. Myriam et moi avons fait une projection sur la culture populaire au moyen orient, avec des clips videos et des films d’artistes ; et chacun des cinq conservateurs a présenté ses propres collections et expositions en cours  au musée d’art contemporain de Téhéran (MACT).

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Martha_Myriam_Cloe_Abgineh

Martha_Myriam_Cloe_Abguineh

Curatorial Crew

Le MACT est un magnifique bâtiment moderniste et contient l’une des plus impressionnante collection de l’expressionnisme abstrait américain, patiemment réuni par Farah Diba (Impératrice d’Iran) ; une collection qui malheureusement n’a jamais été présentée en dehors du pays. Nous avons évidemment rencontré les artistes et conservateurs locaux, visité les galleries et les musées, j’ai été particulièrement touchée par le Musée Abgineh  des verres et de la céramique. C’est l’un de mes endroit préféré de Téhéran, avec une collection incroyable de verrerie présentée dans ce Palais Qadjar du 19ème siècle mais mis en scène dans des meubles dont le design par l’architecte autrichien Hans Hollein date de 1977.

Abguineh Museum

Abgineh Museum

P: Peux-tu nous en dire un peu plus sur la scène artistique iranienne ? Quel est ton sentiment ?

MK : Mon sentiment général c’est qu’il y a un immense potentiel avec la jeune génération d’artistes, que les galeries et institutions locales semblent soutenir. Durant ce voyage, nous avons rencontré deux artistes tout à fait captivants : la célèbre peintre Parvaneh Etamadi qui paint sur le ciment depuis les années 70 et Réza Shafahi, qui réalise des dessins inspirés de Matisse.

Parvaneh Etemadi_Portrait of a lady with an orange_1971

Parvaneh Etemadi_Portrait of a lady with an orange -1971

Reza Shafahi

Reza Shafahi

Nos rencontres avec de plus jeunes artistes, comme Mamali Shafahi qui a terminé récemment un projet controversé sur les comportements post internet sera présenté à la Moshen Gallery à la fin de l’année ; Nazgol Ansarinia dont la dernière installation traite de la destruction des immeubles de Téhéran nous on transporté. Le photographe Peyman Hooshmandzadeh dont les portraits noir et blanc du peuple, mais aussi d’artistes et d’écrivains de Téhéran dans les années 90 sont aussi très émouvants.

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Peyman Hosshmandzadeh

On trouve vraiment beaucoup de galeries dynamiques à Téhéran. Delgosh par exemple, créée par les artistes Shabahang Tayyeri et Niloofar Abedi, représente un panel d’artistes émergents. J’ai aimé aussi le programme de la galerie Dastan, qui montre notamment le travaille de Fereydoon Ave, un ancien graphiste qui a réalisé d’incroyables posters cinématographiques avant la Révolution.

La ville connaît également des résidences d’artistes, avec Kooshk qui accueille 4 artistes internationaux chaque année, ou Sazmanab, dirigé par le conservateur Sohrab Kashani, et bientôt une à la Fondation Pejman.

Je dirais que le point faible de la scène artistique téhéranaise c’est l’infrastructure de financement public qui est trop orientée vers des œuvres politiques et pas suffisamment vers l’art contemporain.

P: Pourquoi as-tu décidé d’aller en Iran ? Et quels sont tes liens avec ce pays ?

MK :  En fait c’est mon deuxième voyage en Iran ! Je n’ai aucune attache familiale, mais ma mère (qui est pourtant polonaise) avait beaucoup d’amis iraniens à Paris dans les années 70 et a toujours été fascinée par la sophistication, la beauté de la poésie iranienne et la culture persane. Elle parle un persan plutôt correct, sait cuisiner le Fessenjoon et écoute de la musique iranienne ! j’ai donc grandi avec cette influence persane. Pour son anniversaire, il y a deux ans, nous sommes allées deux semaines à travers le pays : de la mer Caspienne à Yazd la capitale du Zoroastrime, D’Ispahan à Shiraz avec l’incroyable Persepolis et puis évidemment Téhéran. C’était vraiment magique. Et puis je vis à L.A dont le surnom je vous le rappelle est « Tehrangeles », puisque la ville accueille la plus grande communauté d’iraniens en dehors d’Iran, musulmans et juifs d’ailleurs, dont beaucoup ont quitté le pays après la Révolution.

Kohan Hotel, Yazd

La culture iranienne m’a toujours été familière et puis je suis une grande fan de Googoosh, la diva perse de la chanson et une des plus célèbres chanteuse du moyen-orient. Pour moi c’était tout à fait naturel de repartir en Iran dans un contexte de travail avec la scène artistique iranienne.

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P : Si tu devais décrire l’art perse en 3 mots, lesquels choisirais-tu ? (Je sais c’est super difficile !)

MKJe ne peux pas décrire 2500 ans d’art en 3 mots! mais je le qualifierais par ce que j’ai appelé la « Théorie des 40 colonnes ». Il y a un palais construit par Shah Abbas au 17ème siècle qui s’appelle Chehel Sotoun (littéralement 40 colonnes) à Ispahan. La réalité est qu’il n’y a que 20 colonnes, les 20 autres sont leurs reflets dans le bassin d’eau attenant ! Selon moi, ça dit tout de la mentalité iranienne mais aussi de la société et de la culture, une approche poétique de la vie quotidienne, le « ta’arof » et les manières délicieuses des iraniens disant oui à tout, mais aussi l’impossibilité qu’ils ont à atteindre leur but. Pour résumer, tout et rien à la fois semblent possibles en Iran !

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Kaje Chehel Sotoon

P: Comment vois-tu le futur de l’art en Iran ?

MK : On dirait que d’un côté, les initiatives privées et « do it yourself » locales sont en train d’éclore, comme la Pejman ou l’espace Ab Anbar. Et d’un autre côté, une jeune génération d’artistes, de galeries, de conservateurs qui ont souvent étudié à l’étranger et qui reviennent apportant avec eux une approche plus internationale. Par exemple, le conservateur Azar Mahmoudian qui a étudié au Goldsmith College à Londres et qui vient d’ouvrir l’espace indépendant Kaf et reconnu récemment à la renommée biennale de Gwangju. Ce genre de profils, je pense, et notamment les femmes, vont élever la scène artistique iranienne à un niveau supérieur.

Future is Female_Ispahan

Future is Female_Ispahan

 

Merci Martha !