INTERVIEWS SERIES: L’IRAN, SES FEMMES, SES ICÔNES, SA MODE PAR MARTHA KIRSZENBAUM

Martha Kirszenbaum, Crédit :  Deborah Farnault, Los Angeles

Pour le second entretien de notre série d’interviews avec des créatifs français sur leur vision de l’Iran contemporain, nous nous sommes entretenues avec la très inspirée Martha Kirszenbaum, commissaire d’exposition, critique d’art, vivant entre Los Angeles et Paris. Elle a été choisie pour représenter l’artiste française Laure Prouvost au Pavillon français de la Biennale de Venise en 2019.

Rencontre avec une passionnée de l’Iran, exercée à l’art et aux multiples féminités perses :

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Persiennes : Quand on parle de Téhéran et de la / sa mode, cela vous évoque quoi ? Connaissez-vous les looks des jeunes femmes dans les grandes villes, notamment la capitale Téhéran ?

Martha :  Avant mon premier voyage en Iran, j’avais révisé mes classiques — littérature, pop des années 70, gastronomie. En revanche, aucune idée de comment me vêtir plus précisément qu’avec une tunique longue et un hijab.  J’étais fascinée par les tuniques chatoyantes des créateurs iraniens ou du Golfe assorties aux dernières baskets à la mode. Je jetais un coup d’œil à Vogue Arabia mais, toujours pressée avant mon départ, j’avais fait quelques courses à la va-vite, et je compris mon erreur avant même d’atterrir à Téhéran. Dans l’avion qui me menait de Dubai à la capital iranienne, j’avais opté pour un look total noir basique et sans maquillage, passe-partout me semblait-il.

Seulement mes compagnonnes de voyage rentraient de leurs emplettes émiraties les bras chargés de sacs Louis Vuitton et Yves Saint Laurent, pomponnées et parées de milles feux, couleurs et imprimées, particulièrement sur les hijabs. L’une d’elles au foulard léopard s’approcha même de moi dans l’avion pour me demander pourquoi une française s’habillait-elle tout en noir pour voyager ! Le lendemain, je décidai de prendre mon look en main, et laissai de côté mes haillons occidentaux pour faire quelques courses dans des boutiques locales, et me fondre dans la masse Tehrani des belles élégantes, et ce fut une leçon de mode de haute volée !

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@tourism_iran (Instagram)

Persiennes : Et la femme iranienne selon vous ?

Martha : Dans mon imaginaire immédiat et avant de me rendre en Iran, j’imaginais les femmes soit drapées dans des longues abayas noires comme sur les photos de la Révolution islamique, soit richement vêtues à la mode khaleeji du Golfe ; et je les imaginais magnifiques comme dans la Perse antique mais aussi apeurées à cause des clichés extrêmes, parfois arborant des tenues très simples et peu religieuses.

Je les ai trouvées souvent très naturelles chez elles, car il existe un fossé entre la sphère publique et la sphère privée en Iran, et principalement en ce qui concerne les comportements envers le sexe opposé. Pour être tout à honnête, ma fascination pour les femmes iraniennes n’a fait que croitre jour après jour. Leur beauté est légendaire, certes, mais leur présence charismatique est moins connue, notamment dans l’espace public, la détermination de leurs regards et de leurs silhouettes alors qu’elle battent le pavé en talons ou baskets.

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Vogue Italia, Qadjar inspiration, November 2017

Vogue Italia, Qadjar inspiration, November 2017

J’ai observé leurs innombrables techniques pour se jouer du voile et exister sous le hijab de la République Islamique, car il existe 1001 façons de porter le voile en Iran, du tchador noir dans le sud de Téhéran ou dans des villes plus conservatrices, aux longs foulards soyeux et colorés qui tiennent en équilibres sur une chevelure lustrée par on ne sait quel coup de génie.

L’usage de la couleur en Iran est, à coup sûr, une forme de résistance politique, une opposition de tons et de motifs au noir de l’obscurantisme. Si une nouvelle révolution a lieu en Iran, elle sera, j’en suis convaincue, portée par les femmes.

Persiennes : Quelles personnalités, artistes iraniens admirez-vous ?

Martha : Ah, je vais chercher mon encyclopédie alors !

Googoosh évidemment, puisqu’elle trône dans mon cœur et mes oreilles, et puis aussi les chanteurs Ramesh et Kourosh Yaghmaei dont les balades me bercent régulièrement.

Les cinéastes Abbas Kiarostami bien sûr (je n’oublierai jamais son charisme et sa gravité lors de notre rencontre au MoMA de New York), mais aussi Jafar Panahi assigné à résidence en Iran ou Asghar Farhadi et son émouvante allocution in absentia aux Oscars, et puis la belle actrice Golshifteh Farahani.

J’ai grandi avec les grands auteurs iraniens Hafez, Saadi et Ferdowsi, plus tard je me suis plongée dans la littérature de Sadegh Hedayat, Zoya Pirzad, et puis j’ai tant ri et pleuré en lisant Marjane Satrapi. Plus que le Shah ou Farah Diba Pahlavi, ce sont des figures telles que la Prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi ou la grande artiste plasticienne de 94 ans Monir Shahroudy Farmanfarmaian qui me viennent à l’esprit.

Pour terminer et rêver, quelques vers de l’immense poète perse Hafez :

“I wish I could show you,
 When you are lonely or in darkness,
The Astonishing Light
 Of your own Being!” 
― Hafez, The Divan

Merci Martha !